Heureuse désillusion (2002)

Tous les matins, quand mon corps n’était pas encore assez vif pour que l’esprit lui mente, le même sentiment… celui de voir ma vie, comme un long couloir sans fin, sombre, aux multiples portes closes… Une peur moite, abrupte… Mais après quelques secondes, un bâillement, un étirement, tout s’effaçait, je retournais dans mon existence heureuse, grande illusion…. Ca faisait au moins deux ans que c’était pareil. J’ en avais parlé à personne, par peur de passer pour un fou, pour pas risquer de briser la futilité sans risque de ma vie. Les premiers mois, j’avais peur de dormir. Mais je m’étais habitué, comme si à chaque réveil , je devais désinfecter la même plaie chaque jour. Ca faisait parti de moi, une souffrance nécessaire que je m’empressais d’oublier. L’oubli et l’oubli, de ce que j’étais, de ce que j’aurais du voir, comme base de ma vie d’alors… Mais peut-on se cacher à soi-même?

Mes journées étaient de plus en plus terne, sans que jusqu’à récemment, je ne m’en rende compte. Elles étaient à mon image. Le temps, déréglé, tournait en moi sans m’entraîner. Comme si l’aiguille des minutes, tournant de plus en vite, passait sur celle des heures sans la voir, sans l’emmener. Il est 8 heures, et ce sera toujours ainsi. Mais bordel, c’était pourtant que ma « vie et quart », je sortais de l’enfance, cette existence endormie où l’on rêve, je pouvais pas en rester là… Il fallait bien que je vois le jour, que je m’éveille, pour connaître ma « vie et demi », plutôt que ma « demi-mort », puis ma « vie trois-quarts », et enfin, partir sans besoin de me retourner sur des millions de regrets. Sortir du rêve sans se lever, c’est n’être rien.

Je suis tellement heureux de pouvoir dire tout ça aujourd’hui, je me demande même parfois si c’était moi….

Il y a quelques semaines, donc, après un dimanche particulièrement vide, avec des amis vides, dans un endroit insignifiant fortement animé par le néant, je ne faisais rien. C’était déjà beaucoup dans le contexte de l’époque. Une pensée m’est apparue, la première depuis des années, des siècles peut-être… Lentement, comme un grattement, une gène dans ma tête, des mots se gravaient devant mes yeux: »Où suis-je? ». J’ai regardé partout autour de moi, apeuré, mais apparemment rien ne gênait les autres dans leur merde habituelle, agréable, et j’y suis donc retourné moi aussi. J’ai allumé une cigarette… Je la voyais me regarder, se consumer, réduire quelque chose à rien. Tout comme je transformais le temps en ennui, tout comme mes parents avaient utilisés de l’énergie pour me faire… Encore des pensées! Ma panique et la violence de ce que je ressentais m’ont coupé le souffle. Digérer étant devenu trop dur pour mon cerveau choqué, j’ai vomi sur la moquette bleue et crade, et sur le sandwich que j’allais manger. J’ai rejeté le repas de la veille sur le prochain, pour l’empêcher d’entrer. Dans cette masse informe sortie de mon estomac, de mon âme, je voyais comme un reflet de ce que j’étais vraiment… Tout bougeait, les gens se levaient, certains riant, d’autres pleins de dégoût, ne voyant pas que c’était leur miroir qu’ils contemplaient. J’avais pas besoin de parler pour montrer que j’allais mal, et le seul truc que j’avais à leur dire c’est justement que je voulais pas parler, donc autant me taire. Je suis parti, marchant de plus en plus vite, dans un état de plus en plus lointain. Autour de moi, des flashs, des bruits, et un pâle chemin devant moi dans un environnement toujours plus noir, pas après pas. Je suis arrivé chez moi, sans que les voitures qui l’auraient dû n’aient écrasés le zombie errant au milieu de la rue que j’étais. Je me sentais écartelé par des énergies énormes, des explosions, des hurlements de chacun de mes membres… Mes larmes diluaient le sang coulant de mes mains. Les murs m’avaient regardé avec une pitié effroyable, presque une certaine ironie, alors je m’étais acharné.

Je me suis jeté dans mon lit, avant d’y prendre place à nouveau. Car en effet, comme un gros bug, pour un corps se battaient deux conscience que je percevais! Je n’étais plus un, mais deux, sans savoir si j’étais vraiment en fait. Mon désir de vivre était mort, mais heureusement mon envie de mourir n’a pas prise suffisamment de force. Mon corps, sans plus de conscience en lui, était animal, occupé à guérir les blessures qu’une partie de moi s’infligeait à l’autre. Pendant des jours, parfois un, parfois autre, je suis mort vingt fois.

Puis, après une nuit où enfin j’ai dormi sans me battre, une part de moi n’étais plus. Celle de ma conscience qui troublait le plus l’autre a vaincu, survécu… Loin d’une perte, c’était un choix, choix de la vie. Il y avait bien quelque chose au dessus, pour décider, pour me permettre de pouvoir continuer à exister sans être, pendant cette crise… L’impression de m’être sauvagement assassiné ne fut qu’éphémère. J’étais dans un état de félicité, de liberté, de vérité, grandiose… Des frissons me parcourent rien qu’en y repensant. Comme si je me souvenais de ma naissance, enfin j’imagine.

Pourtant, j’étais dans l’immense couloir noir de mes matins. Plutôt que d’apprécier l’illusion d’un vide heureux, j’étais désormais heureux de savoir le vide tel qu’il est. Je n’avais plus d’autres monde, que cette longue allée étroite, très mal éclairée, avec ses portes closes. Pour la première fois, j’ai eu le temps et l’envie d’appuyer sur une poignée… La porte s’est doucement ouverte sur un flot de lumière.

Mes yeux se sont ouverts doucement. J’étais dans un lit blanc, chaud confortable… Rassurant. La pièce, simple, laissait entrer largement de doux rayons de soleil… Sans vraiment saisir où j’étais, entre rêve et réalité, j’étais heureux. Avoir compris, discerné le vide et, par là, un futur différent, un futur, me bouleversait. Je savais que lorsque je regarderais par la fenêtre, les couleurs, les mouvements, les sourires, seraient tels que je ne les avais jamais vu. Pris dans mes pensées, j’ai quand même entendu la porte s’ouvrir. Une femme, la première que je voyais dans ma nouvelle vie, celle là même avec qui je suis aujourd’hui. C’était l’infirmière, employée de l’hôpital psychiatrique. J’ai appris plus tard que c’est un voisin, que j’empêchais de dormir, qui a prévenu les secours. La société m’a soigné, m’a porté dans mon changement. C’est pour son bien, car des individus vides forment une civilisation vide, donc elle s’élève en nous aidant. J’ai été retrouvé hurlant de manière inhumaine, prostré, les yeux vides, plein de sang, de vomis et d’excréments… Aux urgences, je suis tombé dans le coma, pendant un mois, avant le fameux réveil dans cette chambre blanche. Ensuite, j’ai passé dix semaines dans un lieu de repos. J’ai redécouvert ma famille, des connaissances dont je n’avais pas perçu l’intérêt sont devenus des amis, j’ai essayé d’apprendre à voir tout ce qui est beau. Et quand je ne le vois pas, je le crée. J’apprends tous les jours à vivre comme jamais je n’avais su le faire. Aujourd’hui ça va faire quatre mois que j’ai repris la vie normale, reprenant des études anciennement abandonnées, vivant avec ma belle infirmière, militant pour ce en quoi je crois, contre le monde vide, respectant et explorant mes passions…

La folie m’a sauvée, porte ouverte sur un autre monde pour lesquels je suis fait. Certains auraient vu dans cette révélation la main de Dieu, mais pas moi. Maradona m’a bien fait marrer quand il expliquait comme ça l’action impunie de sa main sur le ballon de foot. Je crois plus en l’essence humaine que divine, au hasard qu’au destin. Mais pourtant, je sais pas si j’ai de la chance, s’il le fallait, si je l’ai voulu au fond de moi, de par ma construction, mon enfance, voire mes gènes. C’était l’éveil ou le pourrissement, et j’en ai prit conscience douloureusement, quand le contraste entre mes rêves d’enfant et la réalité affligeante, la médiocrité remarquable, le marasme puant de mon existence, a été trop flagrant. La crise de folie qui a suivie m’a sauvée, m’a fait croire que c’était pas vraiment ma faute, que c’était pas vraiment moi, que j’étais deux… Ca m’a évité la mort…

Je suis conscient que le bonheur est une recherche aux mille réponses, aux deux mille dangers. Mais quelqu’un de vide ne peut être vraiment heureux, alors que quelqu’un de triste n’est pas forcément vide. Je lache mon stylo, il continue à écrire, parle avec moi… Je sais que ce n’est pas vrai, mais j’aime ces séquelles agréables de mes épreuves récentes. L’illusion contrôlée, créée et dominée, est un art. Nos propres rêves, vérités, perceptions, illusions, et leur contraires, forment nos vies, avec ceux des autres, dressent un grand tableaux, noir, parfois merveilleux. Chaque vie est une réalisation, au-delà de tous les arts, création inachevée, travail de tous les moments, œuvre d’un instant parfois…

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