L’ogre a faim (2003)

Comme disait ma femme, le soir est un ogre. Et l’ogre à faim.

Je vous le dis, ma p’tite dame, n’allez pas dans le bois ces jours

prochains, surtout la nuit. On raconte des choses pas ben belles…

Des histoires d’hommes, de bêtes, d’homme-bête, où les femmes

n’ont pas leurs place…

Heum… Vous êtes au courant de cette rumeur, c’est le

Jeanot qui m’en a parlé, comme quoi la châtelaine aurait disparue?

… Vous n’êtes pas d’ici? Je m’en doutais, on ne vous avais jamais vu.

Ca me fais peur, vous savez. Je suis pas un

mauvais gendre, je ne fuis pas le danger. Mais le malheur…

(Toctoctoc) Ah, tien, vla t’y pas le fils du

teinturier qui vient boire sa goutte. Il perd pas le

nord. La jeunesse n’a plus peur de rien, elle ne voit pas

tout. Elle n’a pas vécue les années sombres.

« Salut garnement, une petite prune? Il parait que tu

le mérite bien. D’ou te viens ce sourire rayonnant?

Comment? ahah, la jeannette? J’aurais pas pensé qu’elle

crut si peu en l’église. Que diras ton père s’il

l’apprend? Oui, t’as bien vrai, il est bien trop occupé

avec la veuve. Bon allez, file, laisse nous bavarder un

peu, plutôt que de nous amuser avec tes gamineries… »

Quelle insouciance…

Comme je vous disais, mieux vaut rester terré

quelque jours. Je le sents. Des gens bizarres rodent.

Si je me permets de vous raconter ces choses, c’est pour vous.

J’éprouve une certaine chaleur pour votre si beau visage, je suis tenté

de vous faire confiance. Vous savez, ma femme est partie depuis

plusieurs années rejoindre ses parents, paix à son âme.

Vous pouvez facilement avoir une chambre gratuite au

village ce soir… La mienne. … Non, ne répondez pas,

je m’excuse…

– Que cherchent les gens qui rodent?

-Ils parlent peu, quelques-uns ont l’air bons, mais je préfère que certains

parmi les autres n’amènent pas leur puanteur ici…

-Certes, mais que veulent-ils?

-J’ai entendu dire qu’ils recherchent un démon, une

enchanteresse qui prendrait la place de ces femmes qui

disparaissent… Mais je ne sais que croire, on raconte que

ce sont des morts, je me méfie d’eux.

-Depuis que je suis revenue en ces mondes, je suis

étonnée chaque jour. L’illusion se construit si facilement,

la peur se nourrit plus d’images que de monstres.

-Je ne comprends pas bien…

-Tout comme la mémoire, la vivacité d’esprit n’est

pas votre fort.

-… Cela n’a pas l’air d’un compliment. Votre bouche parfaite peut-elle donc faire souffrir?

Je n’aime pas les sous-entendu, le monde en est

déjà suffisamment pourvu. On ne sait rien, on croit

tout… Ce pays me courbe le dos, faire suer ma tête à

s’inquiéter me pèse. En existe-t’il d’autres?

– Un dont je reviens il y a peu. C’est – je m’en délecte à chaque instant – comme un reflet à l’inverse, de ce qui vous entoure. N’est-ce pas étrange? Chaque chose prend alors plus d’importance, car elle n’est que la moitié d’elle même, on ne peut la juger que face à son contraire. Là-bas, la vérité prime, le mensonge est impensable, les gens ne possèdent pas cette faculté. Mais depuis mon arrivée, la vérité ne sort plus sans autre choix de ma bouche. Parfois je ment, juste pour voir. Il m’est arrivé de faire bien pire, pour essayer de comprendre.

Mais je n’y arrive pas, monsieur l’hôtelier, je n’y arrive pas…

Il me semble que votre horloge s’est tue, on n’entend plus

son balancement familier, séculier.

-Elle se fait fatiguée, l’humidité la ronge…

-Ce qui vous entoure a bien des torts. De quelle

maladie est morte votre femme?

-Une de ces chose qui traîne. Je ne veux pas mêler

notre bon Dieu à notre malheur, il ne peut pas tout

empêcher.

– Le mensonge vous est facile, je suis presque admirative.

Peut-être ne savez vous vous-même plus ce que vous êtes sensé être le seul à savoir.

Encore une fois, le reflet se trouble, j’ai mal, si mal…

-Vos paroles m’enivrent, elles sont si douces…

Je n’ai point envie de les comprendre, il me suffit de flotter dessus…

-Douces mais tragiques. Fascinant pouvoir que celui-ci. Mais il vous condamne, Firmin.

Mes paroles sont despotiques, elles réduisent les hommes en esclavage.

J’aurais aimé que tu comprenne, au lieu de désirer, mais tu envies plus mon corps que des vérités douloureuses…

-Je devrais pleurer mais je sourie, je ne comprends pas mais saisis ton visage dans mes yeux…

C’est donc toi que tous ces gens recherchent?

-Je ne leur en veux pas, ils sont innocents, c’est tout. Je ne me hais point, ma démarche est saine. J’expérimente pour ne pas me tromper. Je me crois juste. J’ai envouté des hommes par quintaux, j’ai pris leurs place. Vu ce qu’ils éprouvaient, l’amour, la haine, la folie. Des choses merveilleuses à lesquelles je ne pensais pas, des abominations parfois. La nature humaine est si vaste. La châtelaine était horriblement malheureuse, je l’ai donc tuée comme je l’avais été moi-même. Son honorable mari sera puni par elle, je l’y aiderai. J’ai ainsi permis à quelques êtres, femmes, hommes, enfants, de quitter un malheur que je lisais sans fin, pour qu’ils puissent à leur tour vivre dans l’autre monde, et revenir venger leur vie gâchée.

Entre ange et démon, je suis allé plus loin que l’ordre établi, j’ai élargi ma mission. Il faut maintenant que je la termine, avec toi.

-Nous pourrions être heureux, ensemble, je t’en supplie, je t’aime tant.

-Malheureusement tu ne comprends plus rien, mon pouvoir absorbe tes sens. Je suis ta femme, Firmin, tu m’as étranglé avec jouissance il y a longtemps déjà. J’ai essayé de comprendre pourquoi, la responsabilité du monde, de ce mal pervertissant que tu aimes à t’imaginer pour fuir ta folie. Mais le jugement est sans appel. Tes yeux écarquillés me font presque sourire… Prend le grand couteau, derrière toi. Coupe toi un bras, l’un des deux, forcément.

– C’est toi? Je ne sais pas… Me couper un bras est vraiment nécessaire? Je n’arrive pas à couper l’os. Ah, ça y’ est. Tournedieu, je n’ai jamais eu aussi mal. Je vais devoir veiller tard pour éponger le sang qui coule.

-Ne t’inquiète pas pour ça. Ouvre toi le torse, délicatement. Firmin, je suis très heureuse de t’avoir revue, ça fait tellement longtemps que je m’y prépare. L’étranglement est tellement barbare. Pendant des années, j’avais le goût de ma propre mort dans la bouche. J’avais peur de perdre mon pouvoir devant toi, de vomir à ta seule vue. Il va falloir que j’y aille. Tu te tueras comme bon te semble après mon départ.

– Tu as raison, il est temps que je meure. L’autre monde m’attend.

-Tu n’iras nulle part, tu mourras, tout simplement.

Le néant est le prix de ceux qui perdent. Tu as gâché ta

chance de vivre.

-Ainsi, c’est fini? … Je regrette, je ne m’aime pas, je fais sûrement bien de partir… Mais encore une fois, ce que je dis n’a que peu d’importance, ceux qui nous ont créés me rendent le mépris que j’ai montré ,j’ai brisé la création, par plaisir, de nombreuses fois. Je n’étais pas fais pour être créé, à qui la faute?

-Je sais. Ou plutôt je ne sais pas. Meurt bien…

-Oui…

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