Splendeurs et misères d’une battante battue

Très bel article d’Eric Zemmour, à prendre avec prudence, mais documenté et assez juste malheureusement. plein d’un mépris interloqué, il trace un tableau qu’il faut lire avec prudence, mais qui est sans doute plus un rappel pour nous qu’une découverte, tant petit à petit cela s’est imposé à nous, malgré notre volonté de vaincre…

Splendeurs et misères d’une battante battue


ÉRIC ZEMMOUR.


Publié le 08 mai 2007


Actualisé le 08 mai 2007 : 07h43


· Ses faiblesses et ses lacunes, qui lui avaient permis de s’imposer au PS, n’ont pas convaincu les Français.



LONGTEMPS elle s’est tue de bonne heure.

Quand, petite fille modèle, nattes et longues jupes plissées à carreaux, elle s’engouffrait dans le froid glaçant des Vosges, du petit hameau de Chamagne – comme elle était loin la chaleur humide de Dakar où elle naquit, un 22 septembre 1953 – sous l’oeil roide de son père, Jacques, beau cavalier au cheveu ras et au sourire fier, jugulaire et sortie de messe, ri­bambelle joyeuse de huit enfants endimanchés, cinq garçons, trois filles, une deux, une deux, tu seras un officier mon fils, et une bonne épouse ma fille, oui, toi aussi, Marie-Ségolène, la quatrième de la fratrie, la plus intelligente aussi reconnaît son père, à la fois faraud et agacé : « Elle a la dialectique », celle qui tient le plus de lui : « Elle a la bouche des Royal et les yeux des Carage ».

Quand, entrée par miracle à l’ENA, elle renonçait à se battre avec les brillants, les doués, les promis à un grand avenir, les Hollande, les Villepin, et qu’elle sortit dans les derniers du classement, les humbles, les sans-grade, les besogneux de l’énarchie, dans un tribunal administratif.

«Les affaires de garçons»

Quand, conseillère à l’Élysée, en 1982, parce que Jacques Attali l’en avait convaincue, que François Hollande l’avait réveillée le matin du rendez-vous, elle s’oc­cupa des affaires environnementales et sociales, autant dire qu’elle n’existait pas dans le re­gard des grands conseillers, les Attali, les Védrine, les Guigou et consorts qui s’occupaient de la politique internationale ou de l’économie, ce qu’elle appellerait plus tard, « les affaires de garçons », et qu’elle n’essayait même pas de venir sur leur terrain, n’ayant « pas les codes, pas la culture générale ».

Quand elle pleurait de rire, oeil mouillé d’admiration, devant les traits d’humour de son « cher François », qu’elle jugeait si bril­lant, si intelligent, si drôle. Si tout ça.

Quand elle devint député des Deux-Sèvres, en 1988, parce qu’il ne restait plus que cette circonscription de Melle sur la liste de Pierre Joxe, imprenable pour la gauche, disait-il ; et puis, quand elle devint ministre de l’Environnement en 1992, et qu’elle plaida auprès du président pour que Hollande aussi fût ministre, et que Mitterrand, d’abord amusé de la pugnacité de la dame : « Mais c’est injuste pour François, puis agacé, lui eût lâché :

Il y a bien une solution, mais il se peut qu’elle ne vous convienne pas : je vais nommer François Hollande et pas vous.

– Ah ! Ce n’est pas ce que je vous demande ! On ne peut pas parler… »

Se taire. Encore et encore. Dans les congrès du Parti socialiste, où tout l’ennuie, où elle n’a pas toujours le décodeur, où les subtilités tactiques, les coups à quinze bandes lui passent au-dessus de la tête – François lui expliquera -, où elle est si piètre oratrice, où l’affection collante des militants lui donne de l’urticaire – elle ne supporte pas de serrer les mains de « ses ploucs », comme elle dit de ses administrés des Deux-Sèvres.

En 1997, elle est nommée ministre délégué chargé de l’En­seignement scolaire, encore des fariboles, sous la houlette tyrannique et omnipotente de Claude Allègre. Ce sous-sous-maroquin, elle n’aurait même pas dû l’obtenir. Mais, en lançant publiquement l’idée de sa candidature au perchoir, elle a mis un grain de sable dans la mécanique partisane qui prévoyait que Laurent Fabius serait le président de l’Assemblée nationale. Déjà, en 1995, alors que Jospin et Emmanuelli se disputaient l’investiture présidentielle du parti, elle avait joué le même coup insolent, dénonçant dans une tribune « deux trains lancés contre l’autre ». Jospin avait jeté un oeil furibond à Hollande : « Tu ne peux pas la tenir ? » Hollande jouait les durs : « Elle fait la cuisine à la maison, mais dans le parti, c’est moi qui la fais. » Pas crédible, le papa gâteau, le papa copain. Alors, pour se débarrasser d’elle, Jospin l’avait nommée sous-ministre. Et pour la « tenir », il l’avait confiée à Allègre.

Ce n’est qu’après. Bien après, qu’elle comprit que si Dieu avait donné le verbe aux hommes (politiques), il avait donné l’image à Ségolène Royal. Un mélange indéfinissable de fille de la campagne et de bourgeoise de province, de bas-bleu et de séductrice sur papier glacé. Lunettes d’éternelle étudiante, noeud dans les cheveux, serre-tête : elle découvre le Palais Bourbon. Un cabas à la main plein de chabichou, à la garden-party de l’Élysée : elle fait la promotion de « ses » producteurs de fromages de chèvre ; strict pantalon veste, dossiers dans une main, sac en cuir dans l’autre : Madame le ministre sort de l’Hô­tel Matignon ; posant sur son lit de maternité dans une ample blouse, au milieu de ses dossiers épars : elle présente aux caméras de télévision sa dernière fille, née quelques heures plus tôt, Flora ; en robe d’un blanc immaculé au milieu des vingt et un costumes sombres, présidents de région socialistes, élus en 2004. Une madone est née.

La reine de «Paris Match»

« Qu’est ce qui intéresse la presse aujourd’hui ? » fut la première phrase qu’elle prononça des an­nées durant lorsqu’elle arrivait, chaque matin, à son ministère. Elle se gava d’enquêtes d’opinion, de « quali » divers. Elle n’était pas du genre à réclamer les dépêches internationales de l’AFP. Mais peu à peu, elle devina, sentit, comprit, que ses faiblesses, ses lacunes béantes devenaient des forces, des atouts. Elle n’avait guère de compétence économique, mais la mondialisation ruinait les pouvoirs économiques de l’aristocratie d’État à la française. Elle n’avait jamais eu de grand ministère, mais le pays rejetait tous ceux qui, depuis vingt ans, avaient eu les premiers rôles. Elle n’avait pas l’habileté tactique de François Hollande, mais les partis étaient honnis ; plus profondément, elle jugeait que la France vivait une crise de société, qu’elle attendait le retour de valeurs oubliées, et non pas un changement de politique ; justement, les Français étaient déçus de la politique, leur grande passion depuis deux siècles. La politique se « people-isait », et elle était la reine de Paris Match. Elle était issue de la droite catholique et avait longtemps affiché sa haine de son milieu d’origine pour se faire accepter par ses nouveaux amis de gauche ; mais la société, après trente ans de laisser-aller soixante-huitard, réclamait le retour de l’ordre, de la famille, du travail, du mérite, de l’effort, de la nation. Elle n’était qu’une femme dans le pays de la loi salique, mais la société se féminisait. Son féminisme n’avait pourtant rien à voir avec celui des suffragettes qui jetaient leurs soutiens-gorge dans les meetings de Jean Royer, le maire rigoriste de Tours ; le féminisme de Marie-Ségolène est un puritanisme, contre le string à l’école, le bizutage ou les films pornographiques ; il est plus proche de la princesse de Clèves que de Mme de Merteuil. C’est un matriarcat : son ordre ne peut être juste que s’il est imposé par les femmes à des hommes légers et prédateurs.

Lentement, Ségolène se réconcilia avec Marie. La fille, avec son père mort. L’institutrice binoclarde mit des lentilles, se fit limer les dents. Comme Mitterrand. Pendant des années, une rumeur aussi stupide qu’indestructible avait prétendu qu’elle était la fille cachée du président socialiste. Et si elle lui donnait raison ? Pourquoi pas elle ? Tant de fois, elle avait entendu François, mi-rigolard, mi-cruel, plaisanter : « Après Chirac, n’importe qui peut être président de la République ! »

Pendant toutes ces années, qu’avait-elle été vraiment ? Rien. Que voulait-elle devenir : Tout !

Une rumeur, encore une, prétendait qu’elle ne se jetait dans cette bataille présidentielle que pour se venger des infidélités de son compagnon. Jusqu’au bout, les hiérarques socialistes furent persuadés que la candidature de Ségolène n’était qu’un leurre agité par le même Hollande, pour mieux les circonvenir. Sans doute, le premier secrétaire du PS y crut-il lui-même. Ne disait-elle pas : « Ça se décidera entre nous deux. » Et, lui, toujours rigolard : « On fera voter les enfants. Mais j’ai pris mes précautions. Ils voteront pour moi. » Ce que François Mauriac appelait « la maladresse des habiles ».

Barrissements de fureur

Avec sa baguette de Mary Poppins, elle pétrifia le vieux Parti socialiste. Elle rendit vains les courants, les écuries, les combats d’idées, les militants mêmes. Tout fut noyé, et Fabius, et Strauss-Kahn, et Jospin, et même Hollande, sous les sondages qui la prétendaient seule capable de battre Sarkozy, et les « nouveaux militants à vingt euros », venus de nulle part, et repartis depuis lors. Dès le soir du second tour, radieuse, comme si elle l’avait emporté, elle s’efforçait d’imposer sa férule sur la vieille maison qu’elle avait, durant toute la campagne, conservée dans le formol. Mais déjà, les « éléphants » barrissaient de fureur et avançaient pour la piétiner. Mary Poppins retrouverait-elle ses pouvoirs magiques ? Rien n’est moins sûr.

Car si la campagne avait révélé « son sens de la domination », comme disait Montebourg après le débat télévisé qui l’avait opposé à Sarkozy, elle avait aussi montré crûment ses insuffisances, ses limites, ses lacunes crasses, qu’elle ne pouvait pas éternellement mettre sur le compte de la légendaire misogynie française.

Entre improvisation et in­tuition, audace et prudence, ago­raphobie et incarnation, droitisation et gauchisation, « chevènementisation » et « cohn-benditation », éloge de la famille et du mariage homosexuel, chaud et froid avec DSK, invectives contre Bayrou et ministres centristes, coups d’éclat et impréparation, colères et refus de la brutalité, son incapacité chronique à conceptualiser donna un cours erratique, parfois affolant, à sa campagne. Elle qui voulait rassurer, protéger, materner, finit par dérouter, dé­sarçonner, inquiéter. Elle qui était présentée comme la solution à la crise des socialistes et de la gauche se révéla en fait un de ses symptômes les plus graves. « J’ai eu parfois l’impression de voir ces peintures où des personnes flottent entre ciel et terre », nota, interloqué, Jean-Pierre Chevènement. Effaré par la déstructuration d’un discours qu’elle piochait parmi les divers textes qu’elle avait demandés, Henri Emmanuelli demanda un soir à son voisin de meeting : « Où est le plan ? » Le plan fut peut-être qu’il n’y en avait pas.


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