Sandrine Mazetier, Paris pour tremplin

Au village de Pila-Canale (Corse-du-Sud), sa grand-mère Paula n’avait pas le droit à la parole. En juin, c’est à elle que Sandrine Mazetier a dédié sa victoire et « à toutes celles qui n’ont que le droit de se taire ». Sa famille était la plus pauvre de la commune. Paula avait fabriqué des chaussures en carton à sa fille pour sa communion. Aujourd’hui, la petite-fille porte fièrement des escarpins noirs à talons aiguille, une veste rose tyrien et pratique la gymnastique à la mode, la Power Plate. Elle rit quand on lui dit qu’elle est la « tombeuse d’Arno Klarsfeld » : « Avant moi, il y a eu Carla Bruni ! », rétorque-t-elle.

Aux législatives du mois de juin, Sandrine Mazetier, 41 ans, a terrassé le médiatique avocat, parachuté par Nicolas Sarkozy dans le 12e arrondissement de Paris. Sa victoire dans ce fief centriste depuis près de trente ans, face à un adversaire people, lui a servi de rampe de lancement. La « Mazette », jusqu’ici plutôt discrète, a surgi sur les plateaux de télévision et dans les gazettes.

Il ne faut pas se leurrer : « la fonceuse » comme l’appelle son copain Mao Peninou, élu socialiste du 19e arrondissement, n’a pas « décroché » le 12e par hasard. Durant toutes ses années dans l’ombre, la petite-fille de Paula n’a eu de cesse « d’être entendue ». « L’humble » gestion locale des trottoirs et des maternelles n’a jamais été pour elle un horizon indépassable. Le 12e, elle y a pris racine à 6 ans avec sa famille. A 15 ans, elle a pour meilleure amie la fille du candidat socialiste du moment aux législatives, Stélio Farandjis. Elle adhère au PS pendant la présidentielle de 1988 et s’investit dans la vie de sa section. « A l’époque, on n’y parlait que des grandes questions », s’enflamme-t-elle avec une pointe de regret. En 1995, première élection : la voilà conseillère d’arrondissement d’opposition. Sandrine Mazetier parfait ce parcours de militante socialiste locale en prenant part à la rude bataille pour la mairie du 12e arrondissement, en 2001. Sur la liste de Michèle Blumenthal qui détrône le maire UDF, Jean-François Pernin, elle figure en bonne place.

Avec Bertrand Delanoë à l’Hôtel de Ville, elle accède à l’étage panoramique de la vie politique parisienne. Elle s’était « beaucoup battue » pour lui contre Jack Lang qui guignait la Mairie de Paris, en 2001. Le nouveau maire sait s’en souvenir. Il la nomme d’abord adjointe chargée du patrimoine, puis de la vie étudiante. De son côté, elle sait se montrer reconnaissante : « Il a un instinct incroyable. Après presque sept ans de mandat, il n’est ni usé ni déconnecté de la société », s’extasie-t-elle.

Ils se découvrent « complices » avec des codes communs, issus de l’univers de l’entreprise et de la « com ». Elle a été pendant quinze ans consultante dans diverses agences et lui patron de son propre cabinet, où il réalisait des campagnes institutionnelles à la fin des années 1980. Ils se comprennent. « Bertrand et moi, quand on s’exprime, on se met toujours à la place de la cible, pas de l’émetteur », pointe-t-elle. Un réflexe de « pubeux ».

Aux municipales de mars 2008, pourtant, Sandrine Mazetier ne sera pas candidate dans le 12e. Dire que la venue de Jean-Marie Cavada dans l’arrondissement ne l’inquiète pas serait mentir. Il n’est « pas répulsif », admet-elle, pour une partie de l’électorat modéré qui a voté PS en 2001. Aussi a-t-elle été la première à dégainer contre l’ancien journaliste : il est « stupéfiant, dit-elle, de voir cet homme se présenter tout en disant que « finir maire d’arrondissement » ne l’intéresse pas ». Elle quitte l’Hôtel de Ville, assure-t-elle, par refus de la « résignation ». « Le problème du PS, c’est qu’il sait gérer les villes et les régions mais n’est pas capable de reprendre le pouvoir national. » Elle ne s’y résout pas. Aux quadras de « prendre en main le parti, le groupe à l’Assemblée », affirme-t-elle. Cette mission suppose, selon Sandrine Mazetier, de ne pas être accaparée par un mandat local.

Elle s’est juré d’être fidèle au dessein qu’elle a depuis longtemps conçu : être députée à temps plein. Elle s’y sent prête, après s’être frottée aux questions économiques et internationales et formée à la rhétorique avec un maître, Jean-Christophe Cambadélis, député du 19e, ancien trotskiste devenu animateur du courant de Dominique Strauss-Kahn. La Fête de la rose à Frangy-en-Bresse, en août, lui a offert un terrain de choix pour s’exercer et une soudaine visibilité. Elle a rompu avec les discours « convenus », fustigeant la gauche qui demande « toujours plus de moyens pour les facs mais qui ne s’interroge pas assez sur son échec à démocratiser la réussite ».

Au printemps, Jean-Marc Ayrault, patron du groupe socialiste à l’Assemblée, lui a confié le « portefeuille » de l’éducation avec le poste de vice-présidente dans son « gouvernement fantôme ». Elle a aussitôt appelé Jean-Marie Le Guen. « Tu prends ! », lui a intimé le chef de file des députés strauss-kahniens. « Le pire, sourit-elle, c’est qu’il pensait que je lui demandais la permission ! »

La jeune députée a beau dire qu’elle ne s’est jamais sentie « illégitime » à intervenir, elle n’a pas échappé au « coup de trac » des novices. En octobre, prise d’un tremblement au milieu de sa première « question au gouvernement », elle s’est agrippée au micro pour ne pas s’effondrer au milieu des travées. « Rien de monstrueux », minimise-t-elle.

De Washington, Dominique Strauss-Kahn s’enquiert d’elle régulièrement. Sandrine Mazetier espère sa candidature en 2012. Mais elle ne vit pas dans l’attente. « Elle est comme nous : elle veut prendre des responsabilités sans s’en remettre à un Lider Maximo », assure Jérôme Coumet, maire du 13e, quadra strauss-kahnien comme elle. « On a peut-être un plus grand désir d’autonomie que nos aînés », relève Christophe Borgel, qui occupe le siège de DSK au bureau national du PS. Mazetier ose sa propre explication : « Les femmes politiques ont moins besoin d’un chef que les hommes. Sans doute parce qu’elles n’ont pas besoin de tuer le père pour exister… »

Il faudrait « vraiment » que Bertrand Delanoë le lui demande et que les sondages deviennent « très inquiétants » à l’égard du maire sortant pour qu’elle change d’avis, en se présentant aux prochaines municipales. « Ne sois pas trop ingrate !, lui a glissé Bertrand Delanoë, soucieux de ne pas la voir déserter le front parisien. Je veux que tu joues un rôle important dans ma campagne. » Elle ne le lâchera pas. « Je serai la vigie » de Paris à l’Assemblée, a-t-elle promis. Tout en s’imaginant un autre destin : devenir l’égérie de la « strauss-kahnie » dans la capitale.

Béatrice Jérôme

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